niak2 Francis Traunig - photographe
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Préface à l’édition de Au cœur du pli, une série de photographies faites dans le magasin de vêtements du photographe.


Au cœur du pli

Je suis arrivé dans ce magasin ébouriffé par le voyage, solidement convaincu pourtant que seul « être en route » me rassasierait du monde. Et c’est avec l’idée de repartir, une fois renfloué, que je me suis installé dans le métier de vendeur de vêtements.

Provisoirement !

Mais je me rendis rapidement compte que j’allais faire bien plus de rencontres dans cet espace clos de 90m2 qu’avec un sac à dos à courir sur le fil de l’horizon.

La variété des gens qui convergent ici toujours m’éblouit. On vient du monde entier - tout comme de l’allée d’à côté - suspendre aux patères des cabines, vestons, trainings, djellabas et blousons de cuir. Je vois scintiller derrière chaque client, comme une bave d’escargot, l’histoire qu’il traîne avec lui. Dans des tumultes sonores, les éclats de voix s’entortillent aux odeurs les plus intimes. Ca braille, chuchote, comme au souk. On s’indigne en payant ! pour arracher un dernier rabais, c’est clair, et rire ensuite en sortant au milieu d’un feu d’artifice de mercis dans le tintement du glockenspiel de la caisse.

Un théâtre ce magasin, mais aussi une arène, un peep-show, un confessionnal !

J’ai alors envoyé mes désirs de voyages jouer dehors et j’ai empoigné, lorsque le vendeur le permettait au photographe, mon appareil toujours prêt, chaussé de son flash à sabot.

J’ai d’abord photographié comme on chante sous la douche, avec une insouciance joyeuse, clients, gens du quartier, représentants ahuris. Mais les impératifs du commerce ne tolèrent pas toujours la fantaisie ; et c’est après les heures de fermeture que je me suis mis à élucubrer. Alors aveugle à l’extraordinaire charge théâtrale du lieu, j’ai occulté le mur de complets par un épais rideau de lin. Les prises de vues, sophistiquées par des éclairages de studio, perdirent en spontanéité. Je gonflais mon statut de photographe à la pompe à vélo (vélo d’appartement !).

Le fond s’est révélé à moi et j’ai relevé le rideau de lin ; mis en lumière cette scène magnifique en conciliant l’éclairage moutarde de mes saucisses de néons accrochées au plafond avec une lumière plus nerveuse, plus dirigée. Mon installation parfaite, je me suis mis à photographier avec cette ardeur qui fait transpirer le désir.

Me voilà deux mille portraits plus tard en presque vingt ans pour vingt quatre choisis ici. Il faut que je confesse une certaine défiance vis-à-vis de la photographie, et encore plus envers la mode - un vol de grue vers le sud me fait plus d’effet -, la mode qui rassemble plus qu’elle ne distingue, fait tourner les stocks des industriels et se désagréger un produit par l’inoculation d’une idée de changement. C’est futé !

La photographie, par empilement de centièmes de secondes, effleure la réalité, l’effeuille - mot qui relève mieux la légèreté constituante de l’image - et réclame sous peine d’insignifiance l’aide du mot ou de la légende. L’aveu de cette impuissance de l’image ce sont les textes qui suivent. (De toute manière, le vendeur adaptera toujours son discours à son stock.) C’est peut-être ce que je fais ici en petit bavard frustré par l’inachèvement. Non, la surface, le visible ne m’intéresse que peu. Je me méfie d’une belle image, d’un type bien sapé comme d’un beau discours.

Les quelques portraits qui suivent - brassées d’orties - vont peut-être provoquer une démangeaison subversive dans la mise en scène que je leur donne ? Ce sont des gens qui refusent de plier, qui brandissent leur monomanie comme des revolvers, dont on ne sait pas s’ils les braquent contre eux ou contre les autres, et qui, malgré les apparences, échappent à l’air qu’ils se donnent. Je les remercie de m’avoir aidé à résister à la complaisance, au pli parfait, de l’esprit et du tissu ; et à faire la nique à tous les gros fers à repasser idéologiques.

De m’avoir permis ce voyage au cœur du pli.

Francis Traunig